La discussion..
Ce fut sa premiere joie en France. Ils se posterent a la fenetre d'une chambre sordide d'ou l'on
voyait les voies ferrees. L'un des Algeriens consultait sa montre sans cesse. A 17 h. 22, le train
de Marseille passa»
Tous se turent et contemplerent le convoi qui defilait. Puis, quand la lanterne rouge eut disparu
du cote de Charenton, un des spectateurs declara gravement que le train avait douze wagons,
soit trois de plus que d'habitude. Une discussion passionnee s'ensuivit pour determiner a quelle
heure ce train arriverait a Marseille, a quelle heure un bateau assurerait la correspondance et a
quelle heure ce dernier arriverait a Alger. La discussion se fut certainement prolongee tard si le
patron de l'hotel n'etait venu mettre tout le monde a la porte. La chambre avait ete louee pour
une heure et le temps etait passe.
Ce fut dans la nuit du 3 au 4 novembre que l'Algerien trouva ouverte la grande grille du depot de
la gare de Bercy. La rue etait deserte, il entra. Il marcha droit devant lui et arriva au milieu d'un
immense rassemblement de wagons de marchandises. Il traversa les files et se trouva tout a coup
en face d'une rame splendide de wagons de voyageurs en aluminium dont les parois luisantes
paraissaient blanches sous la lune. Il la contempla quelques instants, puis il ouvrit une porte et
penetra dans le couloir.
Sous ses pieds, il sentit la douce epaisseur d'un tapis. Les portes des compartiments etaient
ouvertes, il entra dans le premier. Jamais il n'avait vu un decor aussi somptueux. Il s'assit avec
precaution dans un fauteuil de coin.
Il fut reveille en sursaut. Plusieurs individus se tenaient debout devant lui, et parmi eux un agent
de police lui parlait d'une voix si rapide qu'il ne comprenait rien. Dehors, une grande quantite de
gens se pressaient sur les quais de la gare ou le wagon venait d'etre amene.
L'agent de police s'impatienta, saisit l'Algerien par le bras et l'entraina au-dehors, tandis qu'un
employe epoussetait les coussins.
Cinq mois plus tard, l'Algerien sortit de prison.
Le printemps avait transforme la ville, les arbres du boulevard commencaient a verdir.
L'Algerien erra deux jours avant d'arriver a nouveau en face du paysage ami des voies ferrees. Il
attendit la nuit et se faufila dans un depot ferroviaire. Il evita les voitures de voyageurs et se glissa
dans le premier wagon de marchandises dont il trouva la porte ouverte. L'interieur etait rempli de
caisses qui sentaient le cuir frais. Il reussit a se caser entre deux d'entre elles et en replaca une
troisieme devant lui, de maniere a etre completement cache. Puis il attendit.
Le wagon s'ebranla le jour suivant. Enfin, a l'aube de la deuxieme nuit, le train s'immobilisa.
L'Algerien attendit quelques heures avant de sortir. Rassure par le calme du dehors, il s'estima
arrive et entrouvrit la porte du wagon.
Le jour s'etait leve. Un vent frais soufflait avec force. Le train stationnait dans un depot
anonyme. L'Algerien descendit, traversa quelques voies et se retrouva en pleine campagne sans
meme avoir franchi une seule barriere.
Il marcha droit devant lui et tout a coup, au sommet d'une cote, il decouvrit la mer. Alors, pour
la premiere fois, de la joie apparut sur son visage.
ll se hata en direction du port. Toute la journee il erra sur les quais, a la recherche d'un bateau
sur lequel il eut pu s'embarquer. Mais, sans argent, il fut refoule de partout.
Il s'en alla le long du littoral. Longtemps, il marcha sur une plage deserte. Un pecheur l'apercut a
la tombee de la nuit alors que la maree remontait. Il se tenait immobile devant les vagues, isole
sur un banc de, sable que deja la mer entourait. Il regardait au loin la lueur tournante d'un phare.
Trois jours plus tard, on decouvrit a maree basse son corps noye etendu sur les varechs (kl.
C'etait sur la plage du Dunkerque.
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