LE REVE DE L'ONCLE
Bien que son nom figure souvent a l'affiche des theatres, Dostoievsky n'ecrivit jamais
directement pour la scene. "Crime et chatiment", "Les freres Karamazov", "Humilies et
offenses", d'autres titres encore ont cependant fait naitre de tres grands spectacles. On
comprend donc que les animateurs contemporains aient eu l'idee d'agrandir le repertoire
dostoievskien a l'image des adaptateurs de « Reve de l'oncle», que le Theatre Mossoviet
presente au Theatre des Nations.
L'uvre originale est une nouvelle ecrite "au galop" en 1859 dans des circonstances que l'auteur
lui-meme a rapportees et qu'il convient de citer ici pour mieux juger le resultat obtenu par la
troupe sovietique.
"Je l'ai ecrite, dit Dostoievsky, en Siberie, alors que pour la premiere fois apres le bagne, je
reprenais la plume, dans le seul but de renouer avec la litterature et dans une crainte affreuse
de la censure. Aussi en ai-je fait une piecette d'une douceur colombine et d'une innocence
extreme. On pourrait tout au plus en tirer un vaudeville, mais elle n'a pas l'etoffe d'une
comedie... "
Une piecette et non une piece. La distinction est importante. Les auteurs de la version qu'on
vient de voir l'ont respectee.
"Le reve de l'oncle" est une satire grincante, une caricature de murs. Dostoievsky nous fait
penetrer dans un salon. On y decouvre des fantoches autour d'un etre cupide et autoritaire,
d'une jeune fille "blessee", d'un soupirant stupide et d'un prince gateux.
L'intrigue conte la facon dont Maria Alexandrovna Moskaleva agit pour que sa fille Zina
epouse le prince, "l'oncle" du soupirant. Zina a aime un jeune et pauvre instituteur qui agonise,
elle est aimee du neveu, elle acceptera l'alliance que lui impose sa mere. Mais, par jalousie, le
neveu fera croire au prince que celui-ci a reve, que la demande en mariage n'existe pas. La
mere de Zina laissera exploser sa rancune, le songe s'estompera.
La representation souligne les carences que Dostoievsky lui-meme reconnaissait dans
sonuvre. On eprouve vite a la suivre qu'il n'existe, au fond, que deux ou trois personnages
reellement construits. La mere, d'abord et surtout, authentique role dramatique. Le prince
aussi, dessine pour un vaudeville et peutetre Zina, par sa fraicheur et sa purete, proche
quelquefois de Tchekhov.
A la mise en scene, rigoureuse et pourtant souple, correspond une interpretation presque
toujours parfaite dominee par quelques artistes de tout premier plan. Ils representent de facon
ideale l'ecole ou ils furent formes. Une ecole ou la technique theatrale est acquise, au-dela du
jeu et du geste, par une grande culture. Il en resulte une complete homogeneite de la
compagnie, ou chacun peut alors laisser libre cours a l'expression de sa sensibilite.
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